Freud Était-il Misogyne ? Non. Voici Pourquoi la Question Elle-Même est Confuse.
Avant Freud, les femmes diagnostiquées hystériques étaient enfermées en asile et soumises à des tortures sexuelles présentées comme un traitement médical. Freud a dit qu'elles n'étaient pas folles et qu'il fallait les écouter. L'accusation de misogynie contre lui repose sur une lecture erronée — confondre ses concepts symboliques avec des affirmations biologiques. C'est précisément ce que la relecture de Lacan a clarifié.

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Avant de Décider Ce Que Freud Était, Regardez Ce Qu'il a Remplacé
Au XIXe siècle, les femmes qui présentaient des symptômes ne rentrant dans aucune autre catégorie médicale — évanouissements chroniques, paralysies partielles, convulsions, instabilité émotionnelle, difficultés respiratoires, expression sexuelle considérée comme excessive — étaient diagnostiquées hystériques.
L'hystérie n'était pas comprise comme une condition psychologique. Elle était classée comme une forme de folie, plus précisément comme une maladie de la matrice. Le mot lui-même vient du grec hystera, utérus. La théorie soutenait que l'utérus était un organe défectueux dans un sexe défectueux, sujet à dysfonctionnement, capable de causer perturbations mentales et physiques, et nécessitant une intervention physique.
Les femmes diagnostiquées hystériques — et le diagnostic était appliqué à une portion substantielle de la population féminine, certaines études estimant qu'un quart des femmes en étaient diagnostiquées à un moment de leur vie — étaient traitées.
Les traitements étaient brutaux. Ce n'étaient pas des pratiques marginales effectuées par des charlatans. C'étaient des interventions médicales standard pratiquées par des médecins respectés dans des institutions respectées partout en Europe et aux États-Unis.
Interventions chirurgicales. La clitoridectomie — l'ablation chirurgicale du clitoris — était pratiquée sur les femmes diagnostiquées hystériques, particulièrement celles dont les symptômes impliquaient une expression sexuelle considérée comme inappropriée. L'ovariectomie — l'ablation chirurgicale des ovaires — était pratiquée pour des raisons similaires. C'étaient des interventions chirurgicales majeures pratiquées pour ce que nous considérerions aujourd'hui comme des raisons comportementales ou psychologiques.
Interventions manuelles. Les médecins traitaient l'hystérie en provoquant manuellement ce qu'on appelait le « paroxysme hystérique » — un euphémisme pour orgasme — par stimulation génitale digitale. Cela était compris comme un traitement médical, facturé comme tel, pratiqué par des médecins sur des patientes considérées comme trop désordonnées pour être traitées par la parole. Des dispositifs mécaniques furent éventuellement développés pour réduire le travail physique requis des médecins effectuant ce traitement.
Internement. Les femmes diagnostiquées hystériques étaient internées en asile. Les conditions des asiles du XIXe siècle impliquaient la contention physique, l'isolement, des traitements par immersion dans l'eau conçus pour produire un choc ou une quasi-noyade, la restriction alimentaire, et la punition pour les comportements considérés comme manifestations de la maladie.
Contention domestique. Pour les femmes traitées hors asile, le traitement prescrit était souvent la « cure de repos » — repos au lit prolongé, isolement de toute stimulation intellectuelle, interdiction d'écrire et de lire, et dépendance totale envers les soignants. Cette cure fut documentée par Charlotte Perkins Gilman dans « Le Papier Peint Jaune », qui décrit une femme conduite à la folie réelle par le traitement de sa folie supposée.
Voilà ce qui se passait pour les femmes diagnostiquées hystériques à l'époque qui a produit Freud. Les patientes qui devinrent ses premiers cas analytiques étaient des femmes qui avaient reçu, ou risquaient de recevoir, ces traitements.
Ce Que Freud a Fait
Freud a dit que l'hystérie n'était pas une folie.
Il a dit que les femmes diagnostiquées hystériques n'étaient pas psychotiques, pas délirantes, pas atteintes d'un organe malade nécessitant une intervention chirurgicale. Il a dit que leurs symptômes étaient signifiants — qu'ils exprimaient des conflits psychologiques pouvant être abordés par la parole.
Il s'est assis avec des patientes femmes. Il les a écoutées décrire leurs vies, leurs familles, leurs enfances, leurs peurs, leurs désirs. Il a traité ce qu'elles disaient comme significatif.
Les implications étaient énormes. Si l'hystérie n'était pas une maladie de la matrice, l'ovariectomie n'était pas un traitement. Si les femmes hystériques n'étaient pas folles, les asiles n'étaient pas leur place. Si leur souffrance avait un sens psychologique, alors les écouter était la réponse médicale appropriée — pas la contention, pas la chirurgie, pas l'intervention manuelle de médecins hommes sur des corps féminins.
C'est cette pratique qui est devenue la psychanalyse. La cure par la parole a été développée dans ce contexte, avec ces patientes. Toute forme de psychothérapie qui existe aujourd'hui descend de ce geste.
C'est la réalité historique. Freud est l'homme qui a dit que les patientes femmes que sa profession institutionnalisait et mutilait n'étaient pas folles et devaient être entendues. Quelles que soient les erreurs théoriques qu'on lui attribue, c'est ce qu'il a réellement fait.
Maintenant, la Question Théorique
Une fois la réalité historique en vue, l'accusation contemporaine apparaît différemment. L'accusation pointe typiquement des concepts spécifiques — l'envie du pénis, la castration, le féminin — et les lit comme preuves de misogynie. Pour aborder cela sérieusement, il faut comprendre ce que sont réellement ces concepts. Et ici la relecture de Freud par Lacan est essentielle, parce que Lacan formalise ce que Freud opérait déjà dans un langage plus difficile à mal lire.
L'accusation repose sur une erreur de catégorie : lire les concepts symboliques de Freud comme s'ils étaient des affirmations biologiques. Lire le phallus comme s'il était un pénis. Lire la castration comme s'il s'agissait d'une opération anatomique littérale. Lire le féminin comme une propriété des femmes.
Ces lectures sont des erreurs. Ce n'est pas comme cela que la théorie fonctionne. Et une fois qu'on comprend la théorie sur ses propres termes — particulièrement à travers la clarification de Lacan — l'accusation de misogynie s'effondre.
Le Symbolique et le Réel
La psychanalyse depuis son commencement opère avec une distinction fondamentale pour tout ce qui suit : la distinction entre le symbolique et le réel.
Le symbolique est l'ordre du langage, des signifiants, de la structure. C'est le domaine dans lequel les sujets existent comme êtres parlants, organisés par la loi, par le manque, par le désir. Tout ce qui a du sens l'a dans le registre symbolique.
Le réel est tout autre chose. Le réel est ce qui résiste à la symbolisation. Il inclut la substance biologique, le fait anatomique, le corps en tant qu'il n'est pas encore symbolisé. Le réel est ce qui ne peut être réduit au langage.
La contribution de Lacan ici a été de formaliser ce qui était déjà opérant chez Freud. L'écriture de Freud glisse parfois entre les registres — utilisant un langage anatomique pour des opérations symboliques de manières qui ont permis aux lecteurs négligents de supposer qu'il faisait des affirmations biologiques. Lacan resserre les vis. Il rend explicite que quand Freud parle du phallus, le phallus n'est pas le pénis. Quand Freud parle de castration, la castration n'est pas chirurgicale. Quand Freud parle de différence sexuelle, la différence sexuelle n'est pas la différence entre corps masculins et féminins.
Voilà le cadre. Une fois qu'on l'a, on peut lire Freud correctement. Sans lui, on le lit comme s'il était un gynécologue du XIXe siècle faisant des affirmations sur les corps féminins. Il ne l'était pas.
Le Phallus N'est Pas un Pénis
Le cas le plus clair est celui du phallus.
Dans la lecture désinvolte de Freud, le phallus est supposé être l'organe masculin. La théorie semble alors prétendre que les sujets féminins sont déficients, manquants, définis par ce qu'ils n'ont pas. La lecture misogyne suit directement de cette supposition.
La supposition est fausse.
En psychanalyse telle que Lacan la lit, le phallus est un signifiant. Ce n'est pas la partie du corps. C'est l'opérateur symbolique qui marque la place du manque — et le manque en question n'est pas le manque d'un organe masculin dans les corps féminins. C'est le manque constitutif de tout sujet qui vient au langage. Le phallus est ce qu'aucun sujet ne possède. C'est ce qui organise le désir précisément parce qu'il ne peut être eu.
Hommes biologiques et femmes biologiques se rapportent au phallus depuis la même distance structurelle. Aucun ne l'a, aucun ne l'est. Le fantasme de l'avoir, de l'être, d'en être le porteur — ce sont des fantasmes, des positions structurelles prises par les sujets dans le symbolique, pas des réalités anatomiques. Le pénis d'un homme n'est pas le phallus. Le « manque » de pénis chez une femme n'est pas le manque du phallus, parce que le phallus n'est pas le genre de chose qu'on a ou qu'on n'a pas au sens biologique.
Ce n'est pas une réinterprétation rusée imposée à Freud après coup. C'est ce que la théorie dit réellement quand on la lit sur ses propres termes. Lacan l'a rendu explicite parce que l'allemand de Freud l'obscurcissait parfois. Mais c'était toujours là.
La Castration Concerne Tout Sujet
La même logique s'applique à la castration.
En psychanalyse, la castration n'est pas l'ablation des organes génitaux. C'est l'opération symbolique par laquelle le sujet parlant est constitué comme tel. Être sujet du langage, c'est être assujetti à l'ordre symbolique — ce qui signifie être assujetti à la loi, à l'impossibilité d'avoir ou d'être tout, au manque qui est constitutif du désir.
La castration en ce sens concerne tout sujet névrosé. Pas seulement les hommes, pas seulement les femmes — tout sujet organisé par le langage et la loi. La lecture désinvolte prend la castration comme une anxiété masculine de perdre le pénis. C'est faux. Le concept freudien-lacanien de castration est la condition structurelle d'être un sujet parlant en général.
Lue ainsi, l'accusation que le cadre de Freud est masculiniste s'effondre. Le cadre ne privilégie pas le masculin sur le féminin. Il décrit une structure qui organise tout sujet parlant, indépendamment du sexe biologique. Les différences entre sujets sont des différences dans la façon dont ils prennent des positions au sein de cette structure — pas des différences dans leur capacité sous-jacente à être des sujets.
Le Féminin N'est Pas la Propriété des Femmes
La contribution lacanienne la plus décisive à cette question vient dans l'enseignement tardif, dans les formules de la sexuation. Lacan formalise ce qui était implicite chez Freud : la différence sexuelle en psychanalyse n'est pas la différence biologique entre corps masculins et féminins. C'est une différence structurelle dans la façon dont les sujets se rapportent à la fonction phallique et à la jouissance.
Lacan distingue une position « masculine » et une position « féminine ». Ce sont des positions dans le symbolique. Ce ne sont pas des propriétés des hommes biologiques et des femmes biologiques.
La position masculine est celle de la soumission totale à la fonction phallique. Elle est organisée entièrement par le symbolique, par la loi, par les limites qui constituent le champ du désir. Les sujets en position masculine éprouvent la jouissance comme phallique — comme bornée, structurée, localisée.
La position féminine est différente. Elle n'est pas entièrement contenue par la fonction phallique. Il y a quelque chose dans le féminin qui excède le symbolique, qui échappe à l'organisation phallique. Lacan appelle cela « jouissance supplémentaire » — une jouissance non phalliquement structurée.
Le point crucial : tout sujet peut occuper l'une ou l'autre position. Beaucoup d'hommes biologiques occupent la position féminine. Beaucoup de femmes biologiques occupent la position masculine. La différence sexuelle en psychanalyse n'est pas la différence des corps mais la différence des positions structurelles vis-à-vis de la fonction phallique.
Ce n'est pas un nivellement par l'égalité. Les deux positions sont différentes — elles organisent les sujets différemment, produisent des relations différentes au désir, ont des implications cliniques différentes. Mais la différence n'est pas une hiérarchie de valeur, et elle n'est pas alignée sur le sexe biologique.
Appeler ce cadre misogyne c'est le mal lire complètement. Le cadre n'assigne pas les femmes à une position déficiente. Il n'assigne personne à aucune position basée sur l'anatomie. Il décrit des structures que tout sujet peut occuper, dans des combinaisons et des degrés différents, selon son histoire particulière de subjectivation.
Lire Freud à travers Lacan
Quand les lecteurs contemporains accusent Freud de misogynie, ils le font presque toujours en collapsant le symbolique dans le réel. Ils prennent « pénis » pour pénis. Ils prennent « castration » pour castration. Ils prennent « féminin » pour femelle. Aucune de ces lectures n'est correcte, et le cadre qui le démontre le plus clairement est le cadre lacanien.
La relecture de Freud par Lacan n'était pas un ajout poli. C'était une clarification de ce qui était en jeu. Les formules lacaniennes — le symbolique, l'imaginaire, le réel, les formules de la sexuation, la distinction entre le phallus et le pénis — ce sont des outils qui rendent Freud lisible correctement. Sans eux, la terminologie freudienne peut induire en erreur. Avec eux, le cadre se révèle pour ce qu'il a toujours été : un compte-rendu structurel du sujet parlant qui n'est pas réductible à l'anatomie.
Ce n'est pas une défense fondée sur une lecture sélective. C'est ce que la théorie dit. Freud, comme Lacan l'a clarifié, n'était pas un gynécologue du XIXe siècle faisant des affirmations sur les corps féminins. Il était le fondateur d'une pratique clinique et d'un cadre théorique qui refusait de réduire le sujet à l'anatomie — à un moment où cette réduction était pratiquée chirurgicalement, dans des salles d'opération, sur des femmes.
Pour Aller Plus Loin
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Pour aller plus loin :
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L'accusation de misogynie contre Freud, comme jugement totalisant, est fausse. Elle dépend d'une mauvaise lecture. Une fois que le symbolique et le réel sont gardés distincts — ce qui est le geste fondateur de la psychanalyse — l'accusation n'a plus de prise.
Freud était la personne qui a dit que les femmes diagnostiquées hystériques n'étaient pas folles. Il était la personne qui a dit qu'il fallait les écouter. Il était la personne dont le cadre, clarifié par Lacan, traite le masculin et le féminin comme des positions structurelles plutôt que comme des propriétés biologiques. Ce n'est pas le travail d'un misogyne. C'est le travail de quelqu'un qui, en 1900, a refusé de faire aux femmes ce que sa profession leur faisait déjà — et qui a construit une pratique clinique qui, plus d'un siècle plus tard, reste le seul lieu où le sujet parlant est pleinement respecté en tant que tel.
Références
- /Lacan, J. (1958). La Signification du phallus. In Écrits.
- /Lacan, J. (1972-73). Séminaire XX : Encore.
- /Mitchell, J. (1974). Psychanalyse et Féminisme.
- /Mitchell, J. & Rose, J. (1985). Sexualité Féminine : Jacques Lacan et l'École Freudienne.
- /Freud, S. & Breuer, J. (1895). Études sur l'Hystérie.
- /Showalter, E. (1985). The Female Malady: Women, Madness, and English Culture, 1830-1980.
- /Maines, R.P. (1999). La Technologie de l'Orgasme.
- /Gilman, C.P. (1892). Le Papier Peint Jaune.